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En kayak de mer, Venise fait sans aucun doute partie du haut de la liste. Nulle part ailleurs ce frêle esquif, moyen de déplacement et de découverte, ne mérite autant sa place.

Venise et sa lagune, au-delà d’un passé riche, historique, artistique et flamboyant, c’est avant tout le mariage de la cité avec la mer. La gondole est son carrosse, et le rameur son garçon d’honneur.

Venise, en mer inconnue

Grandeur et décadence des canaux

Inutile de dire que la première mise à l’eau sur la lagune, la première traversée de chenal avec son trafic surréaliste, et enfin la première entrée dans les canaux hors du temps, sont autant de moments intenses et chargés d’émotion. On a beau préparer son voyage, accéder à des quantités de témoignages, de photos, et de vidéos sur internet, on est toujours et fort heureusement d’ailleurs, saisi par la surprise et l’inconnu.

Susie avait deux angoisses craintes principales :

  • gérer les innombrables embarcations de toutes tailles qui vont et viennent dans les chenaux, un peu dans tous les sens à des vitesses très variables,
  • et ne pas gêner les gondoliers et tous les locaux qui utilisent les canaux étroits quotidiennement pour le travail.

Pour le trafic dans les chenaux, il y a effectivement de quoi être inquiet. Ça va parfois assez vite, ça change de direction sans raison apparente, et ça génère un fort clapot désordonné, typiquement le genre d’endroit où le débutant en kayak peut être mis en difficulté, et où l’on ne souhaite précisément pas passer à l’eau !

Pourtant l’habitude vient progressivement. D’abord on perçoit un peu mieux le sens des manoeuvres à la vénitienne, pas si désordonnées que cela, et on s’aperçoit aussi que le rameur/pagayeur, quelque soit son embarcation et son origine, est particulièrement respecté dans la culture et l’histoire de la ville.

Et les vaporettos qui sillonnent dans tous les sens le grand canal et assurent les liaisons avec les îles en sont la preuve, ils n’hésitent pas à ralentir fortement, voire se détourner pour ne pas gêner un bateau plus petit ou moins manoeuvrant, et c’est rassurant.

La Vogalonga, événement annuel réunissant des centaines de bateaux et plusieurs milliers de rameurs, a d’ailleurs été créée pour fêter cette caste, mais aussi pour soutenir la lutte permanente et plus que jamais d’actualité contre les énormes navires de croisière qui vont et viennent quotidiennement dans la lagune et la vitesse des bateaux à moteur qui accentue le vieillissement des berges et fondations.

Par contre, World Series de l’America’s Cup obligent, ce trafic a sérieusement été augmenté durant la compétition, et les comportements (vitesse, respect…) de certains bateaux étrangers étaient tout sauf vénitiens…

Les canaux sont les artères principales de la cité. C’est une lapalissade, mais il faut bien se faire à l’idée que la circulation ne peut y être comparée à nos rues pavées ou bitumées. Gondoles, taxis, ambulances, pompiers, livreurs, bateaux de chantier, police, citoyens, tout ce petit monde embarqué sillonne les 160 canaux, eux-mêmes traversés par 447 ponts et passerelles, toute l’année durant.

Les règles sont assez simples : respecter les quelques sens uniques (pas toujours clairement indiqués), héler au besoin dans les croisements aux angles morts (il y a bien parfois des miroirs convexes, mais pas partout), et croiser les gondoles à gauche, par leur tribord donc, puisqu’il rament invariablement de ce côté, et que de l’autre… c’est le mur.

D’une façon générale, vu que nous sommes pour l’instant encore “tolérés” (et pourvu que ça dure), nous essayons de nous faire petits et discrets. Et lorsqu’une procession de gondoles passe en sens inverse, ce sont les gondoliers eux-même qui nous proposent le passage, même s’il ne reste que la largeur d’une demi-pale de part et d’autre du bateau ! Une autre fois, c’est une ambulance qui se gare en double file pour décharger un malade vers le dispensaire. Nous patientons derrière et l’un des ambulanciers nous voyant, remonte serrer son cabin cruiser pour nous laisser juste la place.

Certes, il y a parfois un grincheux, comme ce gondolier qui avait sans doute prévu d’impressionner ses clients en se faufilant au milieu d’autres collègues en sens inverse, mais qui a finalement été forcé d’ôter sa dame de nage en bois sculpté et de prendre des appuis peu orthodoxes sur les murs pour terminer sa manoeuvre, tout en nous lançant une bordée d’injures, dont nous n’aurons jamais la traduction ! A cet instant nous étions plaqués dans un renfoncement, sans gêne objective, mais il fallait bien trouver un prétexte je suppose… 🙂

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Se garer

Si le kayak offre bien des avantages pour visiter la ville, cela se complique un peu lorsque l’on veut faire une pause, et redevenir touristes terriens quelques instants.

Il faut d’abord trouver un espace autorisé où garer nos bateaux sans risquer de gêner, et qui permette en même temps un débarquement pas trop acrobatique. Car on ne rentre (ni ne sort) pas dans un kayak comme dans une barque. Nos bateaux pontés ont un cockpit étroit, et bien qu’ils soient plutôt stables dans leur catégorie, ils ne pardonnent pas trop les erreurs d’équilibre.

Un petit escalier est le bienvenu, d’autant qu’il faut compter avec les marées, autour de 60 à 80 cm de marnage, et qui peuvent dépasser 1m40 en période d’Aqua Alta. Les bateaux attachés doivent donc pouvoir monter et descendre librement sur leurs amarres.

Nous avions prévu un câble et des cadenas pour aller flâner l’esprit tranquille, mais nous ne nous les avons finalement pas utilisés. Et hormis les pagaies carbone qui auraient pu nous être subtilisées, les bateaux eux-même ne risquent finalement que très peu, et on ne s’enfuit pas avec un kayak comme avec un scooter !

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Le grand canal

A force de circuler dans ce dédale aquatique, et même en tentant de suivre un plan, on finit toujours par se perdre, et ça c’est bien ! Oubliez les noms de ruelles et la numérotation, cela demande une certaine habitude.

Alors invariablement, on se retrouve soit à une sortie de la cité, au milieu d’un gros trafic, soit dans le Grand Canal… au milieu d’un gros trafic ! Mais lorsque l’on souhaite accéder à certains quartiers, au Pont Rialto, ou à quelques canaux incontournables, comme celui du pont des Soupirs, on a pas vraiment le choix.

Les trois règles d’or du kayakiste en milieu “urbain” : avoir l’oeil de tous les côtés à la fois, ne pas hésiter dans la direction choisie, rester manoeuvrant.

Les vaporettos sont les plus volages d’entre tous, ils vont et viennent et traversent dans tous les sens, font parfois des marches arrière pour manoeuvrer, et du gros remous. En principe cependant, le pilote a l’oeil, et n’hésite pas à ralentir ou se détourner s’il vous voit en difficulté. A ne pas tenter trop souvent néanmoins !

Une fois tous ces paramètres à peu près sous contrôle, le plaisir est là. On a les meilleurs points de vue, on vit la cité, on a presque l’impression d’en faire partie.

P1060865L’entrée du canal sous le Pont des Soupirs, ou Ponte dei sospiri, est unique. Une fois passés devant la place St Marc surpeuplée, le parking à gondoles, et le palais des Doges, à gauche toute. On passe sous un premier pont blindé de touristes, puis on s’incruste discrètement dans le train de gondoliers et le calme retrouvé des canaux intérieurs. On vit une sorte de privilège sans la richesse matérielle qui va souvent avec.

Pour mémoire, ce pont entièrement couvert et fermé passe au-dessus du Rio de Palazzo o de Canonica pour relier les anciennes prisons aux cellules d’interrogatoires du Palais des Doges. Le nom suggère le soupir exprimé par les prisonniers conduits devant les juges, lors de leur dernier regard porté sur Venise, dernière image de la liberté pour ceux qui allaient finir leurs jours en prison.

Le Pont Rialto est le plus ancien et le plus visité des quatre ponts qui franchissent le Grand Canal. Portant le nom du quartier de Rialto situé sur la rive gauche, il constituait jusqu’au XIXe siècle l’unique liaison entre les deux parties de la ville, reliant les sestieri de San Polo et de San Marco. Le pont actuel, à arche unique, offre trois passages piétonniers, un au centre entre deux rangées de boutiques installées dans six arches à la montée et six arches à la descente, et deux de chaque côté des boutiques. Les trois allées piétonnières se raccordent au centre du pont par deux arches de plus grandes dimensions.  Sur les reliefs de chaque côté du pont, on peut voir les deux saints patrons de la ville, Théodore et Marc.

Aux abords du pont, la circulation est surréaliste. En dehors des vaporettos et des bateaux de travail dont la navigation est à peu près prévisible, tout ce qui est gondoles, taxis et autres bateaux de touristes vont et viennent sous la grande arche de 48 mètres dans tous les sens possibles. Et il faut attendre la nuit pour que ce trafic se calme enfin.

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Navigation nocturne

La nuit justement. C’est là que les mystères de la cité se dévoilent. Quasiment plus aucun bateau ne navigue, le flot des touristes est à marée basse, tandis que certains canaux sont simplement plongés dans le noir. Mais tous les monuments et lieux d’exception sont éclairés, et combinés à la paix retrouvée, c’est simplement magique !

Nous n’aurons pas, cette fois du moins, tenté l’expérience en kayak. Cela exige non seulement un peu l’habitude des lieux mais aussi un éclairage convenable pour voir et surtout être vu. C’est donc en vaporetto et en mode pédestre que nous visiterons Venise by night, un meilleur souvenir que son équivalent diurne.

Mais si nous revenons un jour, cela fera partie intégrante du programme !

Épisode suivant : Murano, la petite soeur…

Galerie : Venise en kayak